26/11/2006

Philippe Noiret, quelques souvenirs

 

Philippe Noiret, quelques souvenirs

Permalink 26.11.06 @ 19:47:00. Archivado en Hispanobelgas, Teatro, Cine

Philippe Noiret: quelques souvenirs de Benoît Verhaert.
par Alexandre von Sivers

Ce n'est pas à moi de retracer ici la carrière de Philippe Noiret, ni même d'évoquer le souvenir des films que j'ai vus, à commencer, bien sûr, par Alexandre le bienheureux. Toute la presse internationale parle aujourd'hui de ce grand acteur de cinéma, de théâtre, qui a tourné dans plus de 100 films, des grands et des médiocres, en modeste artisan, comme il le dit lui-même.

Il me suffira de noter deux choses.

La première est reliée à un souvenir personnel. Je devais avoir 13, 14 ans et j'ai consacré un argent de poche accumulé depuis quelque temps à l'achat de deux 33 tours contenant l'intégrale du Cid de Corneille, enregistré dans les années 50 au Palais de Chaillot ou dans la Cour d'honneur du Palais des Papes à Avignon. Mes proches (parents et professeurs) ont considéré que c'était une dépense inconsidérée. Moi pas. Au regard du nombre d'années écoulées depuis et des souvenirs précis que j'ai gardé de cette écoute, l'investissement me semble tout à fait rentable. La musique était de Michel Jarre, Jean Vilar jouait le Roi ; Gérard Philipe, don Rodrigue ; Sylvia Monfort, Chimène ; Georges Wilson, le Comte ; Jean Deschamps, don Diègue; et ... Philippe Noiret, don Sanche, un petit rôle, mais déjà, j’avais été sensible à cette voix. Si j'avais encore les disques, je les ré-écouterais aujourd'hui...

La deuxième est liée à mon actualité. Je joue en ce moment dans Le Visiteur d'Eric-Emmanuel Schmitt, en compagnie de Benoît Verhaert, acteur belge qui a tourné un rôle principal dans Un honnête commerçant, film de Philippe Blasband, avec Philippe Noiret.

Je retrouve mes camarades ce soir au théâtre. Nathalie Laroche et Benoît Verhaert ont tous deux tourné avec Philippe Noiret dans Un honnête commerçant. Benoît a tourné trois semaines avec Philippe Noiret et nous livre quelques souvenirs.

La première impression tout d'abord, ... impressionnante, comme il se doit. Blasband avait organisé une rencontre préalable entre ses deux acteurs, à Paris. Cela se passait dans un "restaurant de comédiens": Benoît ne se souvient plus du nom, ni même du quartier. Noiret parlait beaucoup, il était très drôle, chaleureux, convivial. Benoît articulait quelques mots. A la fin du repas, le garçon apporte un énorme cigare à Noiret, de la part d'un convive assis à une autre table : c'était Jacques Dutronc... Plus loin, on apercevait Michel Blanc : bonjours, serrements de mains, présentations. En sortant dans la rue, ils croisent Dave qui promenait son chien.

Noiret avait dit à Benoît: "Venez donc me voir au théâtre ce soir, je vous invite. On prendra un verre au bar après, même si vous n'avez pas aimé la pièce." L'après-midi chacun vaque à ses occupations et le soir Benoît se rend seul au théâtre. Il avait mal calculé son coup, les trajets de métro à Paris sont plus longs qu'à Bruxelles. Il arrive au théâtre à la dernière minute, essoufflé, il a une place en plein centre, au deuxième rang. Après la représentation, il se rend compte qu'il n'a plus un sou en poche, or il veut absolument offrir un verre à Noiret, qui avait déjà payé le repas de midi. Il se met en quête d'un distributeur de billets, ne le trouve pas, change un peu d'argent belge dans une vague officine, revient en courant au théâtre et tombe sur Noiret qui était déjà sur le départ dans sa voiture. Noiret l'embarque, lui propose de prendre un dernier verre chez lui, mais Benoît, déjà estomaqué par tout ce qui venait de lui arriver, refuse : il ne se voit pas manger une tranche de saucisson avec un verre de vin dans la cuisine de Noiret.

Noiret était venu manger avec l'équipe, un jour avant sa première prestation. Le catering avait préparé ce jour-là des steaks d'autruche, issu d'un élevage... de Wallonie. Noiret apprécia les autruches, mais ne raffolait pas vraiment des journalistes et quand on venait l'interviewer, il esquivait adroitement les questions et se mettait à faire l'éloge des autruches wallones. Il nous a donné le mot et nous aussi, acteurs, réalisateur, chaque fois que nous croisions un journaliste, nous lui parlions de ces fameuses autruches.

Pendant le tournage, les relations furent très simples, d'égal à égal. Il se contentait de modérer les ardeurs de son jeune confrère. Au lieu de se précipiter à l'appel du premier assistant, il disait : "Attends! Les assistants sont toujours un peu nerveux, mais tu vois bien que l’équipe n’est pas encore prête." Il connaissait tous les signes avant-coureurs du tournage imminent et il se levait calmement, toujours à la dernière minute mais toujours en temps utile. "Viens, on peut y aller maintenant." Il connaissait parfaitement ses places, ainsi que la grosseur du plan. Il avait une sorte d'intuition du montage, faisant des mouvements dont il savait qu'ils seraient parfaitement raccordables. Il s'arrêtait même de jouer avant le "couper" quand il savait que la fin du plan ne serait pas utilisable : le moindre effort pour le maximum d'efficacité, cela désorientait un peu le jeune comédien, qui pensait que le jeu consistait à "se donner" au maximum.

En dehors de ces attitudes rassurantes, il se gardait bien de tout conseil et de toute appréciation. Il racontait que pendant le tournage des Grands Ducs avec ses compères Rochefort et Marielle, ils avaient projeté d'écrire un guide pour les jeunes comédiens, mais un petit guide pratique, sans aucune considération dramaturgico-idéologico-philosophico-psychologique. Ce projet n'a malheureusement jamais vu le jour.

Benoît raconte: « A aucun moment pendant le tournage il n'a marqué la différence entre son statut de vedette et le nôtre. Le seul privilège que lui (ou plutôt son agent) s'était arrogé c'était de pouvoir bénéficier d'un hôtel quatre étoiles, alors que nous n'en avions que trois. Sa seule exigence (ou plutôt celle de son métabolisme) était de manger à l'heure. Un jour le tournage se prolongeait et des journalistes l'attendaient. Quand on a crié "Pause", les journalistes se sont précipités vers lui, il leur a dit: « Maintenant, je mange », et les journalistes ont encore attendu une heure. Sur un autre tournage, on avait indiqué sur sa chaise: « Attention, entre midi et deux, il mord ».

« Sinon, il était très chaleureux, très courtois, attentif aux autres. Un jour, on avait tourné tous ses plans, il ne restait plus, pour achever la journée, qu'à tourner mes contrechamps. La production vint m'avertir que Monsieur Noiret était très fatigué ce jour-là et avait demandé la permission d'aller se reposer, au lieu, comme c’est l’usage, de rester près de la caméra pour me donner son regard et ses répliques. Il est venu lui-même s'excuser auprès de moi : « Cher ami, ce n'est vraiment pas le style de la maison, mais je me sens un peu fatigué aujourd'hui. Accepteriez-vous de tourner vos plans avec une doublure ? »

Alexandre von Sivers
Bruxelles, le 25 novembre 2006

19:59 Écrit par SaGa Bardon dans Teatro | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cine |  Facebook |

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